VALORISER LES INITIATIVES ÉTUDIANTES

Conférence, 2015

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Texte d'une intervention aux assises nationales des écoles supérieures d'art, "Demain l'école d'art", organisées par l'ANdEA.
30 octobre 2015 à Lyon.

Écrit en collaboration avec Victor Hamonic.

Qu’apportent, aux écoles d’art, les initiatives étudiantes qui échappent aux cursus instaurés par les professeurs ? Pourquoi et comment les faire émerger, les valoriser ? Dans ce texte, je développe l’hypothèse selon laquelle l’initiative étudiante constitue un outil d’apprentissage essentiel qui permet aux étudiant.e.s de s’émanciper du cadre de l’école, de compléter leurs formations en portant un regard réflexif sur les contextes pédagogiques qui les accueillent.

Ce texte est une version travaillée de l'intervention d'origine.
L'intervention s'est déroulée devant un public composé de membres de personnel des écoles d'art, principallement de la direction et du corps administratif, ainsi que quelques enseignant.e.s et étudiant.e.s.


Bonjour,
Pour commencer, je répondrais d’abord à la question que certains et certaines d’entre vous peuvent se poser, à savoir pourquoi avoir inscrit ce thème des initiatives étudiantes dans un forum qui s’intitule : "L'enseignement supérieur artistique : une structuration spécifique".
Derrière moi une phrase tirée du texte de présentation du forum :
"Le forum traitera en outre de l’école supérieure d’art sur son territoire, dans le paysage de l’enseignement supérieur et des ComUE, mais aussi de ses conditions de soutenabilité, dans un contexte de raréfaction des ressources publiques."

Si l’on a fait le choix de cette inscription, c'est car nous pensons que le sujet des initiatives étudiantes est directement lié aux problématiques économiques et territoriales qu’abordent ce forum. Nous sommes persuadés que ces initiatives apportent des éléments de réponse non négligeables aux questionnements de postures et de structurations des écoles, tout en étant en harmonie avec la pédagogie spécifique de ces formations.

Je procéderais en deux étapes.
Tout d’abord pourquoi favoriser ces initiatives ? Qu'est-ce que cela apporte aux écoles, aux étudiants, au personnel et même à l’extérieur des établissements ?
Puis comment favoriser ces initiatives, avec quels outils, quels investissements ?

Pourquoi ?
Améliorer la vie dans l’école, tisser des liens entre ses différents membres

La première chose à laquelle on peut penser lorsqu’on parle d'initiatives étudiantes dans une école d'art, c’est peut-être la question de convivialité, de vie à l’intérieur de l'école. Les écoles d'art sont un microcosme intéressant dans le sens où elles réunissent toutes sortes de personnes aux statuts différents, qui travaillent autour d’un même projet mais qui ne sont pas forcément amenées à se rencontrer.
Les initiatives étudiantes qui travaillent sur ces questions sont l'organisation de soirées, de repas, comme ici à Caen avec l'initiative Chez Francky qui propose des déjeuners, des temps d'échange et de détente où les étudiant.e.s et le personnel peuvent se rencontrer.

Développer une économie parallèle profitable aux étudiant.e.s, au personnel et à l’école

Le deuxième type d’initiative est la création de points de vente ou de points d'échanges de matériaux, d’outils et de nourriture non-cuisinées.
Comme ici à Lyon avec la Récupérathèque, qui réemploie des matériaux pour les vendre et les troquer à des étudiant.e.s.

Promouvoir l’école dans le territoire, permettre une ouverture, une meilleure compréhension de la part des acteurs locaux et des habitants

Le troisième type d’initiative est la création d'événements, de manifestations, de propositions ouvertes à différents publics qui ne sont ni des étudiant.e.s, ni des membres du personnel de l’école. C'est à dire que par l'action des étudiant.e.s à l'intérieur ou à l'extérieur des murs de l'école, celle-ci gagne en visibilité, en ouverture pour un public extérieur, qu'il soit composé des habitants du territoire ou des personnalités politiques des collectivités territoriales.
C’est peut-être de moins en moins vrai, mais les étudiant.e.s sont souvent les habitants d’un territoire avant d’intégrer l’école. Ils apportent avec eux un réseau qui leur permet d’accéder à des choses sur lesquelles l’école n’a pas d’emprise, voir même pas de connaissances. C'est d'ailleurs je pense la grande force des associations étudiantes qui, de par leur statut juridique, ont une flexibilité et un champ d'action qui leur donne beaucoup plus de liberté que les mastodontes que sont les écoles.

Ces possibilités créent donc des propositions assez intéressantes et ambitieuses, comme ici à Clermond-Ferrand où l’association la Balise crée des ateliers qu'elle mène, par exemple, avec des enfants de la ville. Ou encore une autre proposition dont j'ai été le directeur artistique à l'ésam de Caen/Cherbourg, Court-Circuit, un festival qui donne la possibilité aux étudiant.e.s de l'école d'investir une quinzaine de lieux de la ville par des travaux in-situ, des œuvres pensées pour les lieux dans lesquels elles sont présentées. Ces lieux peuvent être de toutes sortes, artistiques ou non, institutionnels ou non. On a investi par exemple le centre pénitentiaire, le journal du coin, l'artothèque, le centre de refuge pour SDF, la radio locale, la piscine et bien d’autres. Nous avons aussi créé une Nuit Blanche qui, à la différence du reste du festival, mêlait les travaux d'étudiant.e.s à ceux d'artistes locaux, des compagnies de théâtre, de danseurs et danseuses, de musiciens et musiciennes. La volonté était d'intégrer les œuvres, les installations et les performances dans un parcours festif, en l'occurrence un parcours entre quatre lieux alternatifs de la ville très différents les uns des autres, reliés par le petit train touristique de 17h à 4h du matin. Tout cela a été un gros succès dans le sens où la Nuit Blanche a réuni plus de huit cents personnes, de tout milieux et de tout âge, et qu’elle a été assez suivi par la presse.

Ce festival, ces propositions sont l'occasion pour les étudiants de se confronter à un public réel, entre guillemets, un public qui ne sont pas les professeurs et les étudiant.e.s des écoles. L'occasion pour les habitant.e.s de la ville de découvrir des pratiques qu'ils et elles n'auraient pas forcément découverts sinon, ou même celle de pénétrer dans des lieux qui sont là en permanence, dans lesquels il sera possible de revenir. C'est aussi le moyen pour eux de comprendre ce qui se passe dans cette école d’art qui, dans notre cas à Caen est assez excentrée, coupée du reste de la ville. L’école s'implique ici dans le territoire, jouit d’une visibilité qui est le résultat d’une action étudiante et non de son travail direct : c’est ici toute la différence. Cela ne véhicule pas les mêmes significations, n’a pas le même poids face aux receveurs, habitants ou politiques.
De plus, j’insiste ici sur le fait que ces initiatives ne sont pas une commande, qu’elles n’entrent pas dans un cursus scolaire, mais qu’elles sont portées du début à la fin par les étudiant.e.s qui en assument l’entière responsabilité. Seule cette volonté d’initiative peut permettre aux étudiant.e.s de surmonter les difficultés aussi bien sociales, administratives ou d’investissement, mais surtout de positionnement, qui se posent dans pareils projets. C’est de plus pour eux l’occasion de se confronter à une certaine réalité du monde de l'art et d'interroger les modalités même de leurs propres études, ce qui m'amène à mon prochain point.

Former l’étudiant à porter un regard critique sur les modalités de ses études, sur le contexte de son enseignement

On le sait, les écoles d'art sont en plein bouleversement, entre les réformes, le poids des politiques territoriales, les intérêts européens : c'est entre autres pour cela que nous sommes réunis aujourd’hui. Ce bouleversement implique un certain nombre de changements qui sont décidés par un mélange complexe de personnes dites administratives, de politiques, de professeurs, d’artistes et autres. De ces débats les étudiant.e.s sont encore trop souvent, sans doute, mis à l'écart. En tout cas ils y prennent trop rarement part alors qu'ils sont au centre des préoccupations.

Pour ma part je vois trois raisons de les y intégrer.
Tout d’abord car ils ont leur mot à dire et qu’ils peuvent saisir des éléments qui restent inaccessibles aux autres acteurs, de par leur statut et leur point de vue. Je salue d’ailleurs l'ANDEA qui a eu la très bonne initiative de nous intégrer à l'organisation de ces assises.
Une deuxième raison, encore plus importante, est que les écoles d'arts forment des artistes, à savoir des personnes qui s'interrogent, qui produisent par rapport au contexte dans lequel ils se trouvent. L'école d'art est l'un des premiers contexte du jeune artiste et il apparait absolument nécessaire, pour son apprentissage, que celui-ci ait la possibilité de s'interroger sur les modalités de sa propre formation : appréhender son fonctionnement, questionner ses modalités.
Les initiatives directement réflexives sur ces sujets peuvent prendre plusieurs formes. Par exemple la création d'une pédagogie parallèle à celle proposée par l'école, comme à Lorient avec le workshop de réalisation de courts métrages Cut, ou à Caen avec le Pôle Extérieur, qui propose conférences, ateliers, invitations à des artistes par une programmation étudiante. Ces initiatives peuvent être aussi très directement liées à une situation problématique ou périlleuse dans une école. Je pense ici à l'école de nuit de Bordeaux, ou le comité d'occupation de l'école d'art de Perpignan.

Assurer la pertinence des écoles par le renouvellement constant qu’apportent les actions des étudiant.e.s

Enfin, tout aussi important, les étudiant.e.s sont un public en constant mouvement, qui reste un temps très défini dans l’école. Le fait que les écoles puissent s’ouvrir aux changements induits par ce flux permanent est une garantie pour elles de rester les plus pertinentes possibles, au plus proche des problématiques de la société dans laquelle elles s’ancrent.

Comment ?
Accompagner activement la création et le fonctionnement des associations étudiantes

Déjà bien sur en accompagnant la création et le développement d'associations étudiantes. En acceptant de mettre à disposition des locaux, de donner des subventions.

Nous Sommes Étudiant-es en Art

Deuxième point, nous avons créé un Tumblr, Nous sommes étudiant-es en art, qui recense les initiatives et bureaux étudiants des écoles d'art de France. Vous trouverez l’adresse derrière moi, vous pouvez la communiquer à vos écoles. Ce Tumblr se veut comme un outil qui peut aider les étudiant.e.s qui voudraient lancer leurs propres initiatives.

Proposer davantage d’enseignements liés aux questions de société, de politique, d’économie afin de provoquer chez l’étudiant un questionnement sur son propre contexte

Enfin, je pense que c’est aussi le rôle des écoles de faire émerger ces initiatives. La critique qui pourrait être faite à tout ce que je viens de dire, c'est que souvent les étudiant.e.s ont du mal à s'impliquer, ne sont pas forcément intéressé.e.s par la participation à toutes ces instances et associations, à tout ce qui constitue le fonctionnement de l'école. Et je pense vraiment que les écoles n'ont pas à attendre que les étudiants se manifestent, mais qu’elles peuvent aussi provoquer ces questionnements chez les étudiant.e.s. En les impliquant davantage dans les décisions liées à leur fonctionnement, en proposant des explications de tous ces termes nébuleux et acronymes qui régissent nos établissements. En proposant plus de cours, de séminaires, de workshop qui concerneraient l'actualité, la politique, l'économie, afin que les étudiant.e.s puissent vraiment considérer leur contexte d’étudiant.e, réfléchir dessus, et donc provoquer ce genre d’initiatives.

Car, et je rajoute ce paragraphe à la rédaction de ce texte, l’école doit être un terrain fertile à l’émergence de ce genre d’initiatives, un cadre que l’étudiant peut dépasser pour développer sa propre pratique et sa propre position. Elle doit être assez bienveillante pour accompagner ces initiatives sans se les approprier, sans directement les mettre en place. Car sinon celles-ci retomberont directement dans le scolaire, dans le domaine du cursus et de la notation, et perdront de leurs énergies et de leurs pertinences. Qu’on me donne un cadre et en même temps les outils pour m’en émanciper, c’est pour ma part ce que j’attends d’une école d’art.



Captation vidéo de l'intervention
Captation audio de l'intervention + échanges avec le public